«L’erreur juridique la plus fréquente est de sous-estimer l’importance de la préparation et de formaliser tardivement les accords entre parties.»

Albert von Braun

Quelques questions à Albert von Braun, avocat et responsable du service juridique à la FVE. Il évoque les risques spécifiques liés aux entreprises de la construction lors d’une transmission d’entreprise, les points de vigilance juridiques et les bonnes approches pour sécuriser l’opération.

Le Fédérateur_Quels sont les points de vigilance juridiques spécifiques au secteur de la construction?

Deux spécificités majeures distinguent notre secteur. La première est la responsabilité à long terme. Contrairement à d’autres activités, l’entreprise reste exposée plusieurs années après la fin des chantiers (notamment via la garantie décennale). Le repreneur doit donc examiner avec soin les contrats en cours, les garanties accordées, les éventuels litiges et les risques de défauts de construction latents, car il pourrait hériter de sinistres survenant bien après la transmission. La seconde spécificité du secteur tient à la nature immatérielle de la valeur de l’entreprise. Dans les entreprises de construction en particulier, la valeur de l’entreprise repose souvent sur des équipes expérimentées, sur des relations de confiance avec les clients, les mandataires et les partenaires, les architectes ou les sous-traitants, ainsi que sur un savoir-faire développé au fil des années. Une transmission réussie implique donc d’anticiper la communication avec les collaborateurs clés et d’organiser, lorsque cela est possible, une période de transition permettant d’assurer le transfert des connaissances et des relations commerciales. La transmission ne consiste donc pas uniquement à céder une structure juridique ou des actifs; elle doit également intégrer des mécanismes pour assurer le transfert de ce capital relationnel et humain. La réussite passe par une anticipation de la communication envers les collaborateurs clés et l’organisation contractuelle d’une période de transition pour assurer la passation du savoir-faire. Avant toute discussion, un état des lieux complet est indispensable: analyse des contrats de travail, contrats clients/fournisseurs, baux, autorisations administratives et litiges en cours. Une attention particulière doit être portée aux clauses de «changement de contrôle», qui pourraient imposer des restrictions en cas de modification de l’actionnariat ou de direction. Enfin, le choix de la structure juridique (cession de titres vs cession d’actifs) est déterminant, car il n’entraîne pas les mêmes conséquences en matière de reprise du passif, de fiscalité et de financement.

Comment se transmettent juridiquement les responsabilités liées aux garanties et comment clarifier qui gère les éventuels sinistres sur les chantiers livrés avant la transaction?

La question des garanties et des responsabilités liées aux chantiers réalisés avant la transmission d’entreprise constitue l’un des enjeux juridiques majeurs. En cas de cession de parts sociales ou d’actions, la société conserve son identité juridique: elle reste donc titulaire de l’ensemble de ses droits et obligations. Concrètement, les engagements liés aux travaux exécutés avant la transaction (garanties, responsabilités pour défauts) continuent en principe à incomber à la société, même après le changement de propriétaire. Le repreneur acquiert dès lors non seulement l’activité et les perspectives de développement de l’entreprise, mais également les risques qui y sont associés. C’est ici que la rédaction du contrat de cession devient déterminante. Bien que la société reste juridiquement responsable vis-à-vis des clients, le contrat doit organiser la répartition économique de ces risques entre le vendeur et l’acheteur. Il est indispensable d’y inclure des déclarations et garanties de passif listant les sinistres connus ou potentiels, ainsi que des mécanismes d’indemnisation précisant que si un sinistre lié à un chantier antérieur survient après la vente, le vendeur devra rembourser la société des sommes engagées. Il peut également être pertinent de prévoir la constitution d’une séquestration d’une partie du prix pour couvrir ces risques pendant une période déterminée. Une rédaction rigoureuse de ces clauses est la seule façon de clarifier qui, in fine, supportera le coût des réparations sur les anciens chantiers et de prévenir les litiges futurs.

Quel est l’intérêt de se faire accompagner par des spécialistes de la transmission d’entreprise?  

Une transmission d’entreprise est une opération multidisciplinaire où chaque expert joue un rôle complémentaire. La valorisation de l’entreprise occupe une place centrale, elle sert de base aux négociations entre vendeur et repreneur. Déterminer la valeur d’une entreprise ne se limite pas à analyser un bilan comptable. Il faut également apprécier la rentabilité de l’activité, la qualité du carnet de commandes, la dépendance à certains clients ou collaborateurs clés, les risques liés aux chantiers en cours ou encore les perspectives de développement. L’intervention d’un fiduciaire, d’un expert-comptable ou d’un spécialiste en évaluation d’entreprises est bien souvent justifiée. L’avocat intervient pour sa part sur un autre terrain: son rôle est d’identifier et de sécuriser les risques juridiques, de structurer la transaction et de rédiger la documentation contractuelle. En résumé, la valorisation financière, les aspects fiscaux, les enjeux juridiques, le financement de la reprise et la gestion de la transition humaine sont étroitement liés; une approche globale permet de s’assurer qu’aucune dimension n’est négligée et augmente les chances d’aboutir à une transmission réussie.

Quelle est l’erreur juridique la plus fréquente lors d’une transmission et quelles en sont les conséquences?

L’erreur juridique la plus fréquente est de sous-estimer l’importance de la préparation juridique et de formaliser tardivement les accords entre parties. Souvent, les parties concentrent leur énergie sur le prix ou les modalités de paiement, en négligeant la définition précise de ce qui est transmis, des garanties, de la répartition des risques et des mécanismes de gestion des problèmes futurs. Or, ces questions sont souvent à l’origine des litiges qui surviennent après la signature. Les conséquences peuvent être importantes: une clause imprécise ou incomplète peut entraîner des désaccords sur la portée des garanties, la prise en charge de passifs inconnus ou sur la responsabilité liée à des prétentions formulées après la transmission. Dans le secteur de la construction, ce risque est accru lorsqu’un défaut affectant un chantier est découvert plusieurs années après la cession. Une documentation contractuelle rigoureuse et anticipée est donc le seul moyen d’anticiper ces situations, de répartir les risques entre les parties et de réduire le risque de contentieux après la transmission.

Enfin, les aspects financiers et juridiques représentent 65% des inquiétudes de nos membres sondés en juin dernier. Comment rendre ces sujets plus accessibles?

Cette préoccupation n’est guère surprenante, car la transmission est une opération complexe qui mobilise simultanément des enjeux de valorisation, de fiscalité, de financement, de responsabilité et de gouvernance, auxquels un entrepreneur n’est généralement confronté qu’une fois durant son parcours professionnel. Pourtant, cette complexité ne doit pas être perçue comme un obstacle insurmontable. Les difficultés proviennent moins de la technicité des dossiers eux-mêmes que d’un manque d’anticipation ou d’une approche fragmentée du processus. Une préparation précoce, associée à l’accompagnement de professionnels disposant de compétences en matière financière, fiscale et juridique, permet de structurer la réflexion, d’identifier les enjeux et de traiter chaque étape de manière méthodique, en appréhendant la transmission comme un projet global et accompagné plutôt que comme une série d’obstacles techniques, afin de sécuriser l’opération et de préserver la valeur économique et humaine de l’entreprise.